Anne Dejaifve & Nicolas Biéva à La Galerie Juvénal -Huy 12/2025

Dans « Hétérotopies », Anne Dejaifve et Nicolas Biéva proposent deux explorations plastiques distinctes mais complémentaires d’espaces « autres », si l’on suit leur étymologie. L’occasion d’une petite parenthèse pour redéfinir en deux mots ces espaces paradoxalement définis par Michel Foucault comme les « lieux de l’utopie », endroits physiques mais circonscrits, ambivalents, instables, marginaux — et en même temps révélateurs de nos sociétés, notamment dans leur capacité, à présent revue et revenue en force, à produire de l’inclusion et de l’exclusion. Le concept, qui chez Foucault sert notamment à appréhender des espaces concrets comme les lieux carcéraux ou concentrationnaires (mais aussi les cénacles idéalistes ou le milieu scolaire), sert ici de toile de fond, adaptée avec souplesse: chez Anne Dejaifve, la procession devient une scène critique, présentée sous forme d’une série de bannières colorées qui se déploie ou à travers laquelle nous défilons, à mi-chemin entre manifestation militante et rituel religieux. Au recto : des symboles détournés, grotesques et festifs, qui caricaturent les désordres du monde contemporain. Au verso : des listes, chiffres ou références plus chargés, plus graves, qui rappellent le prix humain de ces dérives. Ces bannières, suspendues dans l’espace, transforment le spectateur en participant plus ou moins volontaire au gré d’une installation qui n’est pas à contempler à distance mais qui se traverse, se lit, s’éprouve. Par ailleurs des figures de plomb, esquisses et dessins lestés d’une présence brute, muettes silhouettes tendues vers l’invisible, ponctuent l’espace comme autant d’âmes errantes. Elles semblent désigner ces « hétérotopies » où l’imaginaire devient refuge, marge ou mirage. En outre, Anne Dejaifve questionne également ici le statut de l’image : abandon de la toile, supports fragiles, gestes picturaux directs. La peinture se fait volume, parcours et dénonciation — tout en renouant de biais avec des symboliques ancestrales, où il n’est pas interdit de retrouver, transformées, les figures archétypales du Tarot, avec leurs façons singulières de nous faire relire le présent et méditer sur l’avenir…
À travers un dialogue entre tangible et virtuel, textile et pixel, mémoire et flux, « Hétérotopies » évoque des lieux où les règles se transforment, où les symboles s’inversent, où l’art devient un acte d’interrogation. C’est un voyage entre des mondes instables mais bien réels : ceux que nous habitons, ceux que nous rêvons mais aussi bien, parfois, ceux que nous refusons de voir.
Emmanuel d’Autreppe